Eloge du conflit : aspects psychologiques.

Miguel Benasayag, philosophe et psychanalyste et Angélique del Rey, professeur de philosophie développent dans « l’éloge du conflit » une pensée du conflit qui me paraît précieuse pour sortir de certaines ornières, et ne pas tomber dans d’autres, y compris en termes psychologiques.
Toutes les réflexions ci-dessous reposent sur une conception systémique de la pensée et de la vie, à tous les niveaux, ce que les auteurs expriment par cette formule lapidaire :
« « Rien ne sert à rien » » n’est pas un énoncé nihiliste : c’est la formule même de l’engagement. »
Pour eux, le premier piège à éviter est représenté par tous les « processus de séparation de l’homme d’avec son soubassement conflictuel. »
Les auteurs présentent ainsi tous les professionnels « psy », « coach », « conseiller », psychanalyste ou « expert du conflit », plus ou moins auto-proclamés, dont la fonction serait alors de rendre la situation des personnes habitable.
Mais cet espoir que le soubassement conflictuel puisse rentrer dans le rang et ne dépasser des attentes socialement définies manifeste, dans ces cas-là, une action de formatage du désir, c’est-à-dire sa négation, par une canalisation des simples envies auxquelles la société estime pouvoir répondre.
Les auteurs soutiennent ainsi que : « Le conflit correspond à un processus d’auto-déploiement de l’être lui-même, il n’est jamais pure destruction, mais toujours, aussi, construction de dimensions de l’être. »
Le conflit a alors une valeur de créativité, de déploiement d’une puissance d’agir pour persévérer dans son être, dirais-je pour paraphraser Spinoza.
« Toute stabilité (sociale, personnelle ou de tout autre type) propre à un système dynamique l’est au prix d’une tension maintenue permettant que le conflit existe sous une forme éphémère, dans un équilibre forcément instable. »
Penser en terme de situation et de conflit plutôt que d’affrontements, c’est-à-dire d’artefacts, serait donc espérer, de façon plus réaliste, non pas l’extinction du conflit, « car c’est impossible », mais de pouvoir en faire un moteur au service d’un équilibre jamais définitivement stable.
Pourquoi alors, au niveau psychologique, dépensons-nous autant d’énergie à éviter le conflit dans son sens profond s’il représente, selon la pensée de Miguel Benasayag et Angélique del Rey, une telle ressource ?
Les auteurs répondent ainsi :
« S’il est plus simple [mais pas plus facile] d’assumer un conflit que de l’éviter, c’est que ne pas l’assumer implique un refus : celui de la tâche qui se présente à nous et qui est celle de la vie même.
Et ce refus, plus qu’une simple passivité, implique cette forme d’activité qu’est le refoulement. »
Donc, céder à la facilité qui consiste à refouler un conflit est un choix, plus ou moins conscient, qui est très coûteux, notamment en termes d’énergie psychique.
Mais il peut donner le sentiment aux personnes d’éviter ainsi un contact avec une partie d’eux-mêmes qu’elle craigne, ou dont leur éducation a fait un tabou.
La crainte que le contact réel avec le soubassement conflictuel soit dangereux participe alors d’une perception du conflit avec l’autre comme pouvant atteindre à l’intégrité psychique de la personne, à son identité.
Or, les auteurs précisent que selon eux, « Le devenir identitaire fait perdre, aux individus comme aux groupes, toute pensée complexe des problèmes. »
Dans ce qui, au niveau psychologique, peut faire frein à une pensée en termes de situation et de conflit il y aurait une peur de l’inconnu, de l’imprévisible, un sentiment de perte de maîtrise de soi, de l’autre et de la situation.
Or, les auteurs postulent : « Nous ne pouvons pas savoir tout à l’avance car les données cachées sont en partie des données non encore présentes. »
C’est donc par le travail du conflit dans son aspect créatif, entre deux ou plusieurs personnes, qu’émergeront les solutions aux problèmes définis en commun.
Ce travail suppose aussi un travail de deuil à plusieurs niveaux dont celui du retranchement de chacun derrière une position de départ plus ou moins rigide, pour aller vers une solution inconnue au démarrage du travail dans et sur la situation.
Je conclurai donc les citations de « l’éloge du conflit » sur cette dernière pensée des auteurs :
« C’est seulement en apprenant à accepter les pertes que quelque chose de ce qui a été perdu pourra perdurer, en s’articulant à de l’histoire qui continue, en préservant du lien. »

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