Eloge du conflit : aspects philosophiques.

Spinoza pose dans son « Ethique » le Désir, et le désir d’atteindre à la plus grande Joie accessible, comme le moteur pour parcourir le chemin philosophique qu’il propose, aboutissant à la Béatitude.
Pour lui, il n’y a pas d’opposition entre la recherche honnête d’accomplissement individuel de ce Désir et la vie sociale, la qualité de celle-ci étant au contraire directement corrélée au plein épanouissement de chacun des membres d’une société, mais sans l’injonction actuelle de se réaliser en tant qu’individu.
Miguel Benasayag et Angélique del Rey dans leur ouvrage « l’éloge du conflit » postulent, comme par l’autre bout de la lorgnette :
« Croire que le conflit réside dans l’affrontement, c’est croire qu’en prenant le pouvoir et en éliminant l’ennemi, on va changer les choses, sans comprendre que le « problème » que l’on cherche ainsi à résoudre englobe la situation dans laquelle nous combattons. »
« Penser en termes de conflit, c’est penser en terme de processus plutôt que d’individualités. »
Sun Tzu, dans « l’art de la guerre » est alors cité pour soutenir notre réflexion. Lorsqu’il pense la guerre comme « une situation à laquelle demander la victoire », il décale aussi la conception de l’efficacité d’une bataille remportée ou perdue.
Il écrit : « un véritable guerrier n’est pas belliqueux, un véritable lutteur n’est pas violent ; un vainqueur évite le combat. »
L’évaluation d’un conflit, c’est-à-dire la valeur que l’on peut lui accorder, est alors pensée comme une chance.
La conception du « commun » trouve alors un autre souffle pour les auteurs :
« De notre point de vue, le véritable commun ne peut être pensé qu’au premier niveau, celui de la multiplicité agissante et des différentes dimensions qui déterminent un agir. (…) Ce n’est que là que des liens se tissent, à travers le conflit : à ce niveau ontologique, nous faisons en effet du conflit le moteur même de la création du commun. (…)
En complexifiant la perception et en intensifiant le rapport au monde à travers des pratiques les personnes pourront changer de perception vers une autre, et de là vers la connaissance (matérielle et pas seulement théorique) de ce qu’il y a de commun entre lui et l’autre, dans leur participation commune à une situation, à un paysage.
Dans la logique du conflit, il nous faut prendre des risques, agir, inventer les hypothèses et les modes d’action par lesquels nous pourrons répondre au défi de la situation. »
Et les auteurs de reposer la distinction entre un authentique Désir et les « conflits d’intérêts » qui prennent la place du soubassement conflictuel structurant nos liens et notre puissance d’agir [au sens de Spinoza], comme nous l’avons précédemment abordé sous l’angle politico-économique.
« C’est de cette substitution que provient la fausse conception du commun qui est celle de l’utilitarisme.
Et c’est en y résistant que nous pourrons prévenir la cassure des liens. (…) Car la solution est justement ce qui dissout les liens : quiconque cherche à fabriquer du lien en tentant de résoudre le problème fera toujours fausse route. »
Le positionnement philosophique de « l’éloge du conflit » est donc un acte positif, une « résistance » et même, pour les auteurs, un acte de « contre-pouvoir ».
Pour éviter les mauvaises interprétations de ce positionnement, les auteurs se réfèrent au poète espagnol Antonio Machado pour exprimer l’idée que « le chemin de l’émancipation se fait en marchant » (Caminante no hay camino) : c’est la voie du contre-pouvoir. »
« La voie du contre-pouvoir est bien celle du conflit, au travers duquel seulement peut exister du commun. Penser en terme de conflit, c’est penser en terme de processus plutôt que d’individualités. (…) Le conflit n’est alors pas à éradiquer, car c’est impossible. »
Afin de quitter progressivement la conception dominante utilitariste pour parvenir à travailler le conflit dans ce sens philosophique, il est nécessaire de concevoir également différemment les modes d’agir et l’évaluation de leur efficacité.
C’est dans cette dynamique que je me reconnais en tant que médiateur familial ; dans le fait d’assumer une volonté de « non-agir ».
Mais les auteurs viennent encore une fois étayer notre progression sur ce chemin en précisant que « Ce non-agir ne doit pas être entendu « au sens de ne rien faire, mais au sens ou l’action n’est pas le fait d’un sujet qui veut, qui agit pour mettre en œuvre sa volonté. (…)
L’action est alors le fait de la situation elle-même, agissante à travers les acteurs de la situation, à condition toutefois que ceux-ci, ne bloquent pas les processus, mais se laissent traverser par eux. (…)
Seulement, pour parvenir à cette connaissance des niveaux complexes, ces actants doivent agir dans et pour la situation, en bref, s’y engager. »
Le non-agir réclame donc, paradoxalement, un engagement le plus honnête et complet possible de la part de tous les participants en situation de conflit, agents et médiateur.
Miguel Benasayag et Angélique del Rey affirment : « Il s’agit de se concevoir comme un acteur dans la situation, et non pas sur la situation. (…) Cesser de chercher des solutions aux problèmes, même (et surtout) aux graves problèmes que nous rencontrons dans les situations que nous traversons est la condition même de notre engagement. »
Mais, Miguel Benasayag précise plus loin son propos afin de ne pas laisser croire au lecteur qu’il parle de passivité, bien au contraire.
Ainsi, « une philosophie du non-agir n’a rien à voir avec le retrait du monde, ni avec le laisser-faire du libéralisme qui prétend être d’autant plus efficace qu’il n’est pas volontariste. »

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