Eloge du conflit : aspects politiques.

Miguel Benasayag et Angélique del Rey commencent par présenter le paysage politique dans lequel prend place leur pensée du conflit, qu’ils présentent non seulement comme ressource, mais comme fondement vital des rapports humains.
Cet éloge du conflit renvoie ainsi dos à dos les deux grandes conceptions politiques manifestées par la pensée de Karl Marx d’un côté, et le néo-libéralisme actuel issu du capitalisme de l’autre.
A propos de la représentation démocratique selon l’idée de Marx, les auteurs postulent qu’elle repose « sur un processus de séparation de l’homme d’avec son soubassement conflictuel, acte artificiel qui n’amène qu’au refoulement du conflit, moteur de la barbarie historiquement observable dans le traitement des ouvriers russes. »
Le néo-libéralisme, quant à lui, butterait sur le même écueil qui a précipité la déchéance historique de la pensée marxiste : le développement d’une conception de l’homme imaginaire, un homo-économicus qui n’agirait que rationnellement suivant les lois du marché.
Miguel Benasayag et Angélique del Rey disent ainsi : « Plus l’agent se sent séparé de la situation, moins il s’agence et moins il est efficace. »
Ils posent donc leur proposition de réponse à la question sous-jacente : comment ne pas refouler une partie de la réalité (à savoir la conflictualité humaine), sous prétexte qu’elle paraît ingérable ?
Les auteurs l’expriment ainsi dans leur lecture de notre situation néo-libérale actuelle : « l’utilitarisme contemporain assimile chaque homme, chaque famille, chaque groupe social à une entreprise : on est sommé de savoir ce que la vie est censée produire et de comparer sans cesse le projet productif avec le résultat obtenu, les actes restant ainsi, à tous les niveaux de la vie sociale, soumis à la possibilité d’une évaluation des résultats. »
Cette notion d’évaluation d’une action est centrale dans la politique d’une démocratie visant à gérer des moyens financiers publics devant être utilisés au service d’une population de citoyens.
Or, les auteurs, après avoir mis en avant l’aspect imaginaire de la construction de ce qu’est un citoyen, interrogent cette idée d’évaluation de l’efficacité d’une action, individuelle ou groupale.
Ils écrivent : « l’efficacité n’est pas toujours au rendez-vous, alors même qu’on est dans une surenchère de la violence. L’efficacité de la guerre, mais à vrai dire l’efficacité tout court, ne s’analyse pas dans le cadre d’une pensée de la maîtrise, du calcul conscient des moyens arrêtés en vue d’une fin arrêtée ab initio. (…) »
C’est donc, par conséquent, la construction de la représentation du « bien commun » qui est, elle aussi, bousculée. Notamment dans la reprise par Miguel Benasayag et Angélique del Rey des conceptions que Michel Foucault présente dans son livre « surveiller et punir. » :
« Les sociétés de la discipline et de la transparence [dont la nôtre] induisent le déracinement de l’individu, son identification à des rôles et la recherche du sens de sa vie. (…)
Et comme en permanence l’on comparera son quotidien, ses objectifs et ses possessions avec [des] images du vrai bonheur, le mécanisme de surveillance fonctionnera de façon autonome et en permanence. »
Pour les auteurs, « cette logique ne tient compte, dans sa vision de la société et des personnes, que des dimensions de surface : celles ordonnées et formatées par les intérêts, supposés propres à la nature humaine, et qui relèvent plutôt d’un formatage du désir. »
L’alternative posée dans « l’éloge du conflit » décale d’une vision utilitariste de l’action publique, comme de toute action, vers un élan philosophique qui réinterroge l’articulation moyen-fin dans une pensée de la situation de façon globale, systémique, et sans couper l’homme de son soubassement conflictuel.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *